Le partage au cœur de la ville de demain

Biens, locaux, compétences, connaissances… Grâce aux plateformes, désormais tout se partage. En quoi la notion de partage est-elle cruciale pour la ville de demain ? Carlos Moreno, spécialiste de la smart city humaine, nous livre son analyse.

Le thème du partage est un sujet central pour toutes les personnes qui travaillent aujourd’hui sur la ville. L’économie du partage est en effet au cœur du nouveau paradigme que nous voyons actuellement émerger au sein des villes, lieux d’agrégation et de vie, qui va vers de nouvelles économies de plus en plus servicielles et d’usage – le service étant aujourd’hui la clé de la qualité de vie dans la ville. En d’autres termes, l’économie du partage vient parfaitement répondre à la transformation vers la transition urbaine — vers une ville durable, humaine, vivante — car elle fait appel à la consommation, à la production et à l’usage collaboratifs.

La notion de partage est en effet cruciale, car elle permet, d’une part, de fluidifier les relations sociales existantes, d’en développer d’autres d’un nouveau type, mais aussi de transformer de façon cohérente les relations de l’homme avec l’environnement. D’autre part, elle fait naître de nouveaux modèles économiques en plaçant la pratique de l’innovation et la construction de solutions servicielles innovantes au cœur de l’économie.

L’économie du partage est en outre fort intéressante parce qu’elle privilégie des échanges de nature nouvelle, qui permettent à l’usager de sortir de cette approche de consommateur que nous avons héritée du 20ème siècle. Elle transforme aussi la vision de ceux qui produisent des biens et des services, puisque dans l’économie de partage, la propriété des objets techniques est remise en cause et c’est leur fonction qui est valorisée, celle-ci permettant de créer de nouveaux modèles. Je donne souvent, sur ce sujet, l’exemple de la voiture : nous sommes passés du paradigme de la voiture individuelle à celui de la mobilité, et dans ce mouvement c’est la fonction de se déplacer qui a remplacé l’objet technique automobile.

À l’heure actuelle, la puissance du numérique, le maillage de l’internet, l’omniprésence de l’ubiquité, mais aussi le poids de la crise économique, crée à l’échelle de la ville un espace-temps qui transforme la ville en profondeur en faisant émerger cette économie collaborative.

De la collaboration au partage, il y a cependant un pallier à franchir. Dans l’économie collaborative, chacun est à la fois consommateur et producteur, ce qui crée un cercle vertueux. La puissance d’internet a ainsi généré des outils accessibles à tous permettant de répondre à ses besoins à des coûts bien moindres — je songe à des plateformes comme e-bay, Prime Minister ou Le Bon Coin. Dans le partage, on va plus loin et c’est une transformation qui s’opère au cœur des villes. C’est une révolution qui est en train de s’opérer, avec l’appropriation d’Internet par la nouvelle génération, la naissance des réseaux sociaux et l’émergence de l’esprit collaboratif propre au Web 2.0. Car les nouvelles pratiques sociales sur le web s’incarnent désormais, par un phénomène d’hybridation, dans le réel, faisant apparaître un nouveau modèle économique fondé sur le partage. Citons pour illustrer ce modèle Autolib, BlablaCar ou encore AirBnB. Autre exemple, la start-up Zilok qui permet à des particuliers de se prêter, d’échanger ou de louer des biens. On peut même y partager notre temps !

Exemples de l'économie de partage

Nous sommes, avec ces modèles, face à une autre manière de consommer et de gérer nos rapports avec les autres. Car la notion d’échange marchand est ici associée à celles de plaisir et de service rendu aux autres. Ces démarches font ainsi émerger de nouveaux modèles sociaux, qu’incarne très bien en France, par exemple, la plateforme OuiShare, qui est à la fois un modèle économique, un think tank, un lieu d’échanges et de rencontres. On quitte ainsi le domaine de l’usage des objets existants pour aller vers une économie de la multitude, où l’on partage aussi sa vision – par le biais de ce que l’on pourrait nommer une hybridation sociale communautaire.

Je crois que la ville est le terreau privilégié de ces nouvelles pratiques, car il ne s’agit pas de voir l’économie de partage sous l’angle nihiliste ou marginal, mais bien comme une autre façon de tisser des relations sociales et de vie — je dirais même que ces pratiques réinventent aujourd’hui le sens de la vie sociale urbaine. De nouveaux modèles économiques apparaissent, mais aussi une meilleure gestion, une économie plus durable (avec d’autres manières de gérer face à l’accumulation de biens, peu utilisés par rapport à leur durée de vie), une vision renouvelée de l’autre, car il y a bien, dans l’économie du partage, une recherche de l’altérité et la volonté de créer des relations qui vont au-delà du service lui-même.

Dans le même temps, ces nouvelles pratiques remettent en cause nos anciens modèles de fonctionnement, qui déclinent assez inéluctablement. Reprenons l’exemple de la voiture : l’idée d’aller chez son concessionnaire choisir son véhicule ne s’impose plus comme une pratique incontournable avec le développement du co-voiturage et de l’auto-partage. On peut d’ailleurs s’interroger sur les mutations qui sont encore venir, puisque nous voyons bien que nous ne sommes qu’au début d’un mouvement de fond qui vient tout bouleverser.

Il est intéressant aussi de remarquer l’impact de ces nouvelles pratiques sur les modèles de service qui n’ont pas évolué. Rappelons l’excellente tribune de Nicolas Colin qualifiant la compagnie de taxis G7 de « fossoyeurs de l’innovation », la mainmise de ce type d’entreprise sur les services de taxis et le blocus autour du numerus clausus empêchant l’émergence de tout autre modèle de mobilité comme les taxis collaboratifs ou les véhicules avec chauffeur commandés par Internet. Au moment où l’économie de partage décloisonne les usages, ce type de sociétés, qui génèrent des services basés sur l’ancien modèle économique, incarne bien les résistances à la transition vers un nouveau paradigme. On remarquera également comment AirBnB remet en cause le modèle hôtelier, par exemple.

Au plan éco-systémique, ces nouvelles pratiques remettent enfin en cause les services de service associés. Dans l’hôtellerie par exemple, il existe tout un tas de services associés à l’offre d’hébergement : ménage, soin du linge, assurances etc. De nouveaux enjeux émergent au sein de l’économie de partage : par exemple, si je suis hébergé via AirBnB chez un particulier et que je crée un dommage chez lui, comment suis-je couvert ? De même, comment statuer sur la responsabilité d’un pratiquant de covoiturage qui occasionne un accident ? C’est l’ensemble de nos pratiques, jusque dans leur dimension juridique, qui sont ainsi ébranlées. On observe d’ailleurs que de nombreux secteurs de l’économie classique s’efforcent de s’ouvrir à l’économie de partage, comme la grande distribution par exemple. Des filiales de grands groupes se lancent dans ce modèle – on peut citer l’exemple de Lokéo, filiale de Boulanger, qui permet de « passer à un nouveau mode de consommation » des biens de consommation courante, en les louant au lieu de les acheter.

Je suis convaincu pour ma part que ce modèle est amené à se développer d’autant mieux qu’il correspond parfaitement au concept de la ville de demain : une ville collaborative, citoyenne, durable. Je répète souvent que la ville de demain sera celle des services et des usages qui évoluent, et qu’elle doit « hacker » la technologie. Cette vision correspond pleinement avec le concept d’une économie collaborative et de partage. Si l’on continue par ailleurs à raisonner en termes systémiques, on voit qu’au-delà de la mutation de l’objet traditionnel en service, l’économie de partage transforme également la relation entre l’homme et les espaces publics au sein de la ville.

Nous voyons en effet naître de nouveaux espaces de partage au sein des villes : co-parking, co-working… Mais ces espaces font eux-mêmes naître de nouvelles relations sociales et de nouvelles façons d’interagir ! Un espace de co-working par exemple ne donne pas seulement accès à un espace de bureau et un poste informatique, il donne accès à des espaces décloisonnés où l’on rencontre d’autres personnes et où l’on partage des savoirs, ce qui crée de nouvelles synergies. Demain, on partagera l’espace de travail pas seulement pour des raisons environnementales ou pratiques, mais pour développer sa puissance de travail ou renforcer sa créativité.

Les réseaux sociaux jouent par ailleurs un rôle crucial dans la diffusion de cette économie de partage et ils sont amenés à prendre de plus en plus d’importance dans la ville de demain. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont avant tout des sites d’échanges et d’information. Demain, on aura affaire à des réseaux sociaux hybridés, qui permettent de tisser de nouvelles relations sociales par le biais de l’hybridation technologique. Ce ne sera plus le fait de me relier à d’autres personnes qui sera leur fonction principale, mais leur capacité à créer de nouveaux services — ou des services réinventés car moins chers, moins polluants etc. Géolocalisation, ubiquité et hybridation réunies permettront donc d’aller très loin et couplés à la puissante notion des plateforme, les bouleversements et transformations à l’échelle de nos vies quotidiennes seront majeures.

Il serait impossible de clore un article sur la notion de partage au sein de la ville de demain sans évoquer d’autres façons de partager au sein des espaces urbains, comme le street art, ou art des rues, qui est une forme de partage culturel — la rue apparaissant dès lors comme le lieu d’une catharsis sociale pour les artistes, comme le furent en leur temps le rap et le hip-hop. Le street art est ainsi une manière de s’exprimer avec ses propres codes, au même titre, autre exemple, que le crowdsourcing, qui permet la création d’applications collectives (on pense notamment aux hackathons organisés par la SNCF et bien d’autres à Paris). Facebook a permis de populariser ces pratiques, nous montrant comment des services nouveaux était issus de telles manifestations. Le partage du code, avec des mouvements comme « Tous codeurs » est aussi une expression de la ville de demain. Dernier exemple de partage dans la ville, le crowdfounding, ou financement de start-up par la multitude (Kickstarter, Ulule…etc). On est aujourd’hui ainsi en capacité de faire financer par la population des projets très sérieux qui viennent s’inscrire dans l’économie réelle. Nous sommes devenus aussi « tous financeurs », ce qui signifie que nous pouvons apporter notre regard sur la manière dont est produite la valeur.

Autant de pratiques qui illustrent très bien la façon dont la transition urbaine vers une ville durable, vivante, solidaire, est en train de s’opérer.

Carlos Moreno
À propos de l'auteur: Professeur des Universités, Carlos Moreno est spécialiste du contrôle intelligent des systèmes complexes et expert international de la smart city humaine. Après avoir mené sa start-up Sinovia au succès, il a été pendant cinq ans Conseiller scientifique du Président de ENGIE INEO, ex-Groupe GDF SUEZ. Il continue aujourd’hui à apporter à l’écosystème sa vision stratégique et son expertise scientifique autour de la disruption, l’innovation et la création de valeur.

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